Tourné au cœur du camp fédéral scout de 2022, «Camp d’été» suit plusieurs adolescent·e·s et jeunes adultes dans leur quotidien. Réalisé avec une équipe réduite et des moyens légers, le film de Mateo Ybarra témoigne d’une approche plus libre, immersive et humaine de la production documentaire, mais aussi de certaines limites de l’industrie suisse.
En 2019, Mateo Ybarra, accompagné de Raphaël Dubach, a souhaité documenter la fête des Vignerons, du point de vue des soldats sanitaires de l’armée suisse engagés dans l’organisation de cet évènement d’envergure. Le projet est rejeté par le service de communication de l’armée suisse, qui préfère orienter le duo de réalisateurs vers une opération plus musclée, la simulation géante d’une attaque terroriste sur l’aéroport de Genève. De cet exercice est né «LUX» (2021), un documentaire sans voix off ni ajout, qui se contente de filmer la réalité de plusieurs soldats à travers un montage de séquences prises çà et là à tous les niveaux d’organisation et de vécu de l’opération. S’ensuivra en 2022 un deuxième documentaire sur l’armée suisse, «Sur nos monts», entièrement constitué d’images d’archives ou trouvées sur Internet.
Cette même année, c’est un autre évènement d’ampleur qui attire la curiosité de Mateo Ybarra : le camp fédéral du Mouvement Scout de Suisse, aussi connu sous le nom «mova». Au beau milieu de la vallée de Conches, cette ville éphémère de 35'000 personnes a réuni durant quinze jours de l’été 2022 enfants, adolescent·e·s et jeunes adultes issu·e·s de toutes les régions de Suisse. L’occasion idéale pour le réalisateur d’y planter sa tente et sa caméra, en suivant les pérégrinations de plusieurs participant·e·s de Romandie. Un objectif commun avec ses précédents films: observer comment la nature humaine respecte (ou non) des contraintes ou des contextes externes. Alors que son réalisateur réfléchit à sa future diffusion nationale, «Camp d’été» a été présenté pour la première fois en février au public du Festival International du Film de Rotterdam.
Un défi logistique
«D’ordinaire, les groupes scouts sont plus habitués à être enfoncés dans la nature durant leur camp, en petits noyaux. La logistique d’un tel camp oblige à changer de réalité, et même à construire un supermarché ou une poste provisoires pour l’occasion !» explique Mateo Ybarra avant d’enchaîner sur l’intérêt double de cet évènement. Il y a d’une part l’organisation du camp, qui doit s’adapter sans cesse à des défis logistiques d’ampleur. Et d’autre part, il y a un intérêt, plus intime cette fois, de la perspective des participant·e·s, qui observent –non sans quelques critiques– la redéfinition de leur traditionnel camp d’été. «C’est de montrer comment les jeunes s’adaptent à ce contexte qui me tient à cœur avec ce film, explique le réalisateur. J’aurais d’ailleurs aimé pousser encore plus loin le contraste entre traditions scoutes et ce format de camp, mais il n’était pas possible de tout voir.»
En effet, le tournage, rythmé par les aléas de la vie au jour le jour, relève lui aussi de la prouesse logistique ; rendu possible par un dispositif léger et une capacité à capturer des moments singuliers, perdus dans l’abondance des stimuli environnants. Mateo Ybarra souligne aussi les bénéfices d’avoir collaboré avec une équipe proche, constituée d’ami·e·s pour ce tournage. Pas question de suivre les personnages sur une longue période, comme il est souvent d’usage dans la réalisation documentaire ; mova ne durant que deux semaines, chaque instant est précieux. Assurer un certain recul sur les images capturées demande alors un dispositif spécial. «Une personne de l’équipe s’occupait de tenir un script, raconte le réalisateur. Et chaque soir, nous discutions des pièces d’histoires que l’on avait récoltées durant la journée. Ces moments nous donnaient des idées de récit plus suivi et des directions pour le lendemain.»
Dans le cas d’un documentaire tourné en immersion avec le sujet, le montage offre également du recul. C’est avec ce regard nouveau sur les images captées que l’équipe de «Camp d’été» a opté pour une construction «en vignettes» selon leurs propres termes, où des récits distincts se superposent afin de construire un panorama plus large du vécu du camp, en tant que participant·e, encadrant·e ou jeune adulte. «À un moment donné du montage où nous nous sentions bloqués, nous avons rapidement pris conscience que certaines images du premier jour de tournage ne convenaient pas. En arrivant sur place, on portait un regard trop distancé sur l’évènement et le scoutisme; il a fallu vite se réajuster au regard des participant·e·s que l’on suivait, c’est-à-dire à hauteur de jeunes.» Un geste qui peut sembler anodin, mais qui, selon le réalisateur, est essentiel pour assurer un traitement documentaire respectueux et «passer d’un regard sur à un regard avec».
Une certaine vision documentaire
Filmer avec des groupes de jeunes, pour la plupart mineur·e·s, demande une attention particulière. Mateo Ybarra évoque une certaine «dramaturgie en filigrane» propre à un camp de jeunesse, scout ou non. Ainsi, on y retrouve des passages obligatoires, comme l’excitation de l’arrivée, la vie les un·e·s sur les autres et parfois les limites de cette dernière. Des émotions qui peuvent très vite altérer la participation au documentaire. «L’essentiel était de réussir à capter leur quotidien sans jamais trop perturber leur expérience, explique le réalisateur. Il faut faire preuve de la plus grande bienveillance et accepter que les membres du groupe acceptent d’être filmé·e·s à un moment et refusent l’heure d’après.»
Un consentement qu’il n’est pas possible de constamment réactualiser en postproduction. Dès lors, Mateo Ybarra se réfère à une «boussole éthique» pour construire son montage. Il est «complètement exclu» de se retrouver dans une position où le film se moque des gens. Malgré l’absence de voix off ou de tout apport extradiégétique dans son dispositif, le réalisateur est conscient du pouvoir situationnel de ses images. Et si «Camp d’été» ne propose pas de critique directe –contrairement à «LUX» ou «Sur nos monts» qui questionnent tous deux l’armée de milice–, il tient à toujours axer le documentaire sur les éléments découlant de l’institution, des dynamiques de groupe ou du cadre du camp plutôt que sur des aspects purement personnels.
“Ce qui m’importe, c’est de tourner des films avec peu de moyens, avec une équipe soudée. Pour moi, il est essentiel de pouvoir créer des films de qualité avec mes ami·e·s, avant tout.” Mateo Ybarra
Anticiper les réactions des personnes impliquées dans le film à sa sortie demeure une affaire de hasard, car là où «certain·e·s se réjouiront d’avoir un souvenir de leur camp, il faut aussi s’attendre à des déceptions». Il y en avait déjà eu à la sortie de «LUX» quatre ans plus tôt : «Avec “LUX”, on m’a souvent demandé “pourquoi tu montres ce défaut plutôt que de te concentrer sur les aspects qui fonctionnent?”, c’est normal de vouloir écarter les failles d’une institution en laquelle on croit, mais je ne filme pas de la propagande.» Avec «Camp d’été», Mateo Ybarra s’attend aux mêmes types de réactions, mais plus modérées. Le film opte en effet pour un point de vue résolument plus candide et «solaire», selon les mots de son réalisateur, se rendant du même coup moins incisif sur les brèches du Mouvement Scout de Suisse.
Le temps de la découverte
C’est que le regard que porte Mateo Ybarra sur le milieu scout reste celui de la curiosité et de l’exploration. Après avoir passé une année à identifier les enjeux spécifiques à ce camp, à anticiper son déroulement et après avoir déterminé les participant·e·s à suivre, le réalisateur s’est aussi laissé surprendre par la réalité du mova : «L’idée d’un film qui se découvre pendant le tournage et qui se crée sans a priori sur le sujet me plaît beaucoup». Mateo Ybarra admet toutefois un certain regret de ne pas avoir pu dégager plus de temps afin de mener un travail complet lors de la phase de développement et explorer davantage certains thèmes.
«Les films ne me permettent pas de vivre… Comme je dois travailler huit mois de l’année à plein temps, je ne peux pas mener des projets de grande envergure», explique le réalisateur en imaginant ce à quoi «Camp d’été» aurait ressemblé s’il avait pu revenir sur le sujet avec du recul. Collaborateur du programme professionnel de Visions du Réel, festival de films dédiée à la production documentaire, Mateo Ybarra compare volontiers les modèles de création internationaux qu’il observe quotidiennement durant les deux tiers de l’année avec les systèmes en place à un niveau national. Et s’il aspire à une évolution de la production documentaire en Suisse, en pointant du doigt plusieurs facteurs limitant, il se contente lors de ses quatre mois dédiés à la création de projets relativement humbles, pensés pour se réalisés sur un été.
Les zones d’ombres de l’encouragement
«Ce qui m’importe, c’est de tourner des films avec peu de moyens, avec une équipe soudée. Pour moi, il est essentiel de pouvoir créer des films de qualité avec mes ami·e·s, avant tout.» Le réalisateur déplore la complexification du processus d’encouragement, pointant du doigt entre autres les nouvelles contraintes de l’Office fédérale de la Culture pour obtenir l’aide à la postproduction. Assuré auparavant par un concours auprès du Pourcent culturel Migros, ce soutien requiert un contrat de distribution. Un obstacle considérable pour les projets qui ne visent ni n’obtiennent pas toujours une distribution en salles.
Pour Mateo Ybarra c’est un cercle vicieux : difficile de décrocher des subventions publiques pour des projets qui ne sont pas rattachés à une structure reconnue. Or, il est laborieux de trouver des productions prêtes à prendre le risque d’accompagner un projet qui ne vise pas un plan de distribution traditionnel, mais une diffusion à plus petite échelle, basée sur les évènements et les festivals. Ce n’est pourtant pas une fatalité. Une solution pour les équipes porteuses de ces projets «entre-deux» est de mutualiser leurs ressources autour de structures ; réunissant ainsi des forces administratives et humaines suffisantes pour répondre aux exigences des demandes de financements publics les plus contraignantes.
C’est le cas par exemple de L’Artifice, mini structure fondée par Raphaël Dubach et Mateo Ybarra et qui a pour but de produire leurs propres films… mais pas seulement. «Avec L'Artifice, on essaie de se positionner dans le paysage audiovisuel comme un endroit, un îlot de création, qui permet à des films différents d’exister», explique Mateo Ybarra. À l’avenir, le duo espère pouvoir venir en aide à des productions aux étapes de développement et de production les moins soutenues par le financement public.
Plus largement, le réalisateur s’engage en faveur d’un système de subventions basé sur l’encouragement de structures permettant la mutualisation des moyens ou des plateformes collectives, capables à leur tour de soutenir la finalisation de projets singuliers, plutôt qu’un encouragement individuel trop conditionné. Bien conscient que de tels changements ne se font pas du jour au lendemain, Mateo Ybarra se réjouit pour l’heure de tous les espaces d’informations, d’échanges et de témoignages sur cette thématique. Décidé à ne pas seulement subir les aléas d’un écosystème fragilisé, le réalisateur continue à défendre la diversité de création documentaire, dont «Camp d’été» en est un exemple.
Quelques questions à Clara "Twiza" Paoletta, Louis "Mangouste" Coste et Noé "Wallaroo" Lavoyer, tous·tes trois responsables lors du mova et protagonistes du film.
Qu'est-ce que ça fait de vivre son camp accompagné d'une caméra et d'une équipe ?
Twiza: C'était d'abord intéressant de découvrir la réalité d'un tournage, avec les rôles de chacun·e. Je n'ai pas eu l'impression que ça impactait particulièrement mon camp ou celui des participantes de mon groupe. Il faut dire que Mateo est resté très transparent et à l'écoute de nos inquiétudes.
Mangouste: Je sais qu'on (les scout·e·s, ndlr.) est perçu comme un monde assez étranger et codifié. En plus, en apprenant que Mateo avait déjà réalisé des documentaires sur l'armée, j'avais forcément le sentiment d'être un peu observé. C'était d'abord assez curieux d'être le sujet de cette espèce d'urbex sociale, mais ils·elles (l'équipe du film, ndlr.) on fait preuve d'écoute et de curiosité. C'est agréable de se sentir entendu et de savoir que le film ne tombera ni dans la caricature ni dans l'idéalisation, mais offrira un regard sur la réalité de ce petit monde.
En découvrant le film fini, plus de deux ans après ce camp, qu'est-ce qui vous marque le plus ?
Wallaroo: Découvrir le film m'a rappelé plein de souvenirs du camp. Ça m'a aussi fait prendre conscience de mon évolution et de celle des gens autour de moi en à peine quelques années. Revoir un instantané d'un moment de sa vie aussi fort avec du recul, c'est à la fois un exercice perturbant et, en même temps, ça me donne confiance en moi et en mon parcours.
Twiza: Pour moi, «Camp d'été» est une trace, un souvenir qui nous appartient, malgré l'immensité et les difficultés amenées par un camp fédéral.
Mangouste: Quand j'ai découvert le film, j'ai eu l'impression de voir une maquette du monde et de nos systèmes, mais à échelle réduite, concentrée dans le quotidien de ce camp. Même en filmant principalement d’autres personnes, des participant·e·s d'un autre groupe scout, je reconnais mon vécu à travers les images. Il y a quelque chose d’universel malgré les particularités de chacun·e.