Premières armes au cinéma
Nadège de Benoit-Luthy. © Lisa Bertoldi, Box Productions, Tarantula BE
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Premières armes au cinéma

Adrien Kuenzy 29 juillet 2024

Malgré un soutien institutionnel certain pour les premiers et deuxièmes films, les jeunes cinéastes doivent surmonter de nombreux obstacles pour amorcer leur carrière.

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En Suisse, l’aide structurelle accordée aux jeunes cinéastes est comparable à celle réservée aux réalisateurs et réalisatrices plus expérimenté·e·s. Selon la section Cinéma de l’Office fédéral de la culture (OFC), entre 35 % et 40 % des longs métrages produits chaque année depuis 2012 avec un soutien public (OFC, régions et SSR confondus) sont des œuvres de jeunes cinéastes. L’OFC a financé en 2022 11 longs métrages sur 30 (37 %) et 21 documentaires sur 52 (40 %) issus de la relève. « La promotion de la relève est importante. Au cours des dix dernières années, l’OFC a soutenu de nombreux projets de jeunes talents. C’est un bilan positif qui doit être maintenu dans les années à venir », souligne Nadine Adler Spiegel, codirectrice de la section Cinéma de l’OFC. Les régimes d’encouragement 2021-2024 de l’OFC prévoient de soutenir en priorité le scénario et le développement de projets des jeunes auteur·trice·s et des femmes scénaristes. En réalisation et en postproduction, les projets de réalisatrices et de nouveaux talents sont également privilégiés, surtout lorsque la production s'engage concrètement pour l'environnement. Nous pourrons tirer prochainement les conclusions de ces mesures.

Au niveau romand, le soutien à la nouvelle génération de cinéastes est aussi significatif, à l’image de Cinéforom. Ses statistiques révèlent que les premiers et deuxièmes longs métrages représentent en moyenne entre 50 % et 60 % des films soutenus par cette institution. En ajoutant les courts métrages, cette proportion atteint 64 % en moyenne sur les onze dernières années. Stéphane Morey, secrétaire général de la Fondation romande pour le cinéma, en tire des conclusions : « Ces chiffres montrent que les principaux enjeux de la relève ne résident pas forcément dans la difficulté à trouver un financement pour le premier ou le deuxième long métrage. Selon nos analyses et échanges, les priorités sont l’entrée et le maintien dans le marché professionnel, la pénurie de technicien·ne·s spécialisé·e·s nécessitant une relève, et l’émergence ainsi que la pérennisation des jeunes producteur·trice·s. »

Enfin la SSR, dans le cadre du Pacte de l’audiovisuel, aide aussi les jeunes pousses, bien qu’elle ne dispose pas de statistiques spécifiques à ce sujet. « Chaque année, nous soutenons des films de fin d’études d’écoles de cinéma, que ce soit directement avec les écoles ou via des sociétés de production, explique Sven Wälti, responsable Film à la SSR. Des projets comme “ Futura ! ” sont également essentiels pour nous, car ils visent spécifiquement à promouvoir la nouvelle génération. » En ce qui concerne les séries, la SSR fait régulièrement appel à de jeunes talents pour la coréalisation, comme ce fut le cas récemment avec Timo von Gunten pour la saison 2 de « Die Beschatter » (« Détectives… ou presque ») et Cosima Frei pour la saison 3 de « Neumatt ».

Le soutien aux cinéastes est donc présent et plutôt équitablement réparti entre les professionnel·le·s expérimenté·e·s et débutant·e·s. Cependant, s’engager dans une carrière en réalisation ne se résume pas à une simple question de moyens ou de statistiques. En l’état actuel des choses, l’OFC et Cinéforom ne disposent pas de données sur les abandons de carrière à un stade précoce, ce qui met en lumière la nécessité d’une enquête qualitative pour explorer les véritables parcours professionnels. L’Observatoire romand de la culture mène effectivement une étude sur les carrières artistiques, mais cette recherche n’aborde pas le cinéma de manière spécifique. À l’heure actuelle, il est en tout cas nécessaire de faire la distinction entre les obstacles structurels, qui, a priori, ne semblent pas très marqués, et l’expérience individuelle.

Flavia Zanon. © Rebecca Bowring
Flavia Zanon. © Rebecca Bowring
Lisa Gerig. © Joachim Clematide
Lisa Gerig. © Joachim Clematide
Piet Baumgartner © Philip Frowein
Piet Baumgartner © Philip Frowein
Nadège de Benoit-Luthy. © L. Bertoldi, Box Productions, Tarantula BE
Nadège de Benoit-Luthy. © L. Bertoldi, Box Productions, Tarantula BE

L’envie de bien faire

L’attention institutionnelle est certes précieuse, mais elle ne garantit pas une entrée facile dans le monde professionnel pour les cinéastes en devenir. Dans un univers où la concurrence est intense et les financements cruellement insuffisants, le véritable défi est aussi le premier pas de la carrière. Les témoignages de jeunes réalisateurs et réalisatrices révèlent que l’une des difficultés majeures est de convaincre les instances de financement avec un projet encore embryonnaire.

Lisa Gerig, réalisatrice du documentaire « L’audition », se souvient des obstacles auxquels elle a été confrontée : « Il fallait présenter des films par écrit avec une ligne directrice claire, alors que nous ne savions pas vraiment ce que cela donnerait lors du tournage. » Pour son premier long métrage, elle a dû apprendre à rester fidèle à sa vision initiale malgré les nombreuses suggestions de modifier la forme, voire le contenu du film. En cherchant des références, comme les films de Raymond Depardon, elle a soutenu ses choix artistiques et a pu défendre sa perspective créative face aux critiques. « Pour les dossiers, j’ai dû apprendre à écrire des éléments que je ne voyais pas encore dans le film, afin de rassurer les commissions et leur montrer qu’il y aurait un véritable lien émotionnel avec les protagonistes. »

« Plusieurs éléments sont difficiles à anticiper lorsqu’on travaille avec un·e jeune réalisateur·trice », comme le souligne Flavia Zanon, productrice du multiprimé « Foudre », de Carmen Jaquier. « Aujourd’hui, il est exigé de présenter des concepts de distribution et d’exploitation dès la demande de soutien. De plus, avec l’expansion internationale de la chaîne de distribution, obtenir une lettre d’intention d’un grand vendeur pour un premier film est rare et difficile en raison de la saturation du marché et du manque de garanties. »

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Making of «Bagger Drama», Piet Baumgartner © Janic Eberhard / Dschoint Ventschr

Trouver le bon rythme

Une difficulté supplémentaire consiste à trouver le bon timing. Nadège de Benoit-Luthy, jeune réalisatrice du film « Pauline grandeur nature », regrette d’avoir perdu du temps en pensant devoir tout finaliser avant de rencontrer des producteur·trice·s : « J’ai commencé à écrire ce premier long métrage seule il y a neuf ou dix ans, pensant qu’un projet parfaitement abouti était nécessaire pour convaincre les producteur·trice·s. Ensuite, il m’a fallu six mois pour trouver un producteur, six mois pour trouver la personne adéquate pour m’aider à écrire, et trois ans de travail, ce qui a encore rallongé un temps de développement déjà long à la base. »

Le passage au tournage est lui aussi particulièrement complexe : « J’ai eu du mal à trouver ma place sur le plateau ; ce n’est pas du tout comparable à un court métrage, poursuit Nadège de Benoit-Luthy. On passe des années à écrire, puis on doit faire une multitude de choix en très peu de temps avec une grande équipe. Le fait de n’aborder la mise en scène qu’à la fin du processus avec le chef opérateur a été difficile. Un soutien en amont pour la mise en scène aurait vraiment été bénéfique. Enfin, trouver l’équipe de tournage idéale a été ardu, car je devais faire confiance à des technicien·ne·s inconnu·e·s en me basant uniquement sur les recommandations de la production. »

Selon Flavia Zanon, constituer une équipe de tournage pour un premier long métrage est un exercice d’équilibriste : « Pour un·e jeune réalisateur·trice, il est primordial de bien choisir son équipe. Le directeur ou la directrice de production, ainsi que l’assistant·e-réalisateur·trice, doivent être conscient·e·s qu’il s’agit d’un premier film et offrir un véritable soutien pour éviter que le·la cinéaste ne se liquéfie ! » Elle ajoute : « Il faut aussi faire des compromis, notamment sur le plan économique. Peut-on prendre le risque de faire appel à des technicien·ne·s peu expérimenté·e·s ou vaut-il mieux engager des collaborateur·trice·s chevronné·e·s, mais plus coûteux·ses ? » Alors qu'il est difficile pour les jeunes cinéastes de prétendre aux mêmes montants que leurs homologues établi·e·s, la compétition est intense et les défis financiers omniprésents.

Enfin, le réalisateur Piet Baumgartner a dû travailler pendant plus de dix ans avec un budget très serré pour son premier documentaire « The Driven Ones » : « Au début, c’est psychologiquement difficile de constater que l’on ne peut pas vraiment vivre de ce que l’on gagne. J’ai toujours eu plusieurs projets en parallèle et je ne sais pas si cela va s’améliorer. Quoi qu’il en soit, je continuerai toujours à chercher des solutions. »

En juin 2023, Cinéforom a validé en interne le principe d’une aide au catalogue de projets, dite « Slate ». Cependant, la fondation ne dispose pas des financements suffisants pour la mettre en œuvre de manière adéquate par rapport aux besoins, sans ponctionner d’autres mécanismes existants. Ce nouveau dispositif de soutien, idéalement doté de 800'000 francs annuels, serait consacré à la relève cinématographique. Ce fonds soutiendrait des catalogues de trois à dix courts métrages, avec un financement pouvant atteindre 400'000 francs par session. « Slate » a pour objectif d’aider les producteur·trices, réalisateur·trices et technicien·nes émergent·e·s à acquérir de l’expérience et à pallier la pénurie dans le secteur. Cinéforom cherche activement des partenaires financiers et espère pouvoir mettre en œuvre le projet en 2025.

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