Le Qatar fait son cinéma
Image du film « Mustang », de Deniz Gamze Ergüven. © Agora Films

Le Qatar fait son cinéma

Irit Neidhardt 26 septembre 2024

Pourquoi le Doha Film Institute finance-t-il des films de cinéastes de renommée internationale ? Quelle est l’histoire du septième art dans l'émirat ?

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D’avril à novembre, le Doha Film Institute présente en marge de la Biennale de Venise une exposition intitulée « Your Ghosts are Mine – Expanded Cinemas, Amplified Voices » avec une sélection de films qu’il a cofinancés, dont des œuvres primées d’Apichatpong Weerasethakul, Shirin Neshat et Shoja Azari, Deniz Gamze Ergüven, Elia Suleiman, Abderrahmane Sissako, Ali Asgari et Davy Chou. C’est l’occasion de jeter un coup d’œil sur les dessous du cinéma dans cette monarchie du Golfe.

Du fait de sa situation géographique, ce sont les voies maritimes (golfe Persique, mer Rouge, océan Indien) et non terrestres qui ont toujours déterminé le cadre de référence historique, économique, social et politique du Qatar, et cela reste partiellement vrai aujourd’hui. Ce qui explique en partie la présence des cinéastes susmentionné·e·s, originaires entre autres d’Iran, de Thaïlande et du Cambodge, au nombre des auteur·trice·s soutenu·e·s par l’institution. Lorsque l’émirat du Qatar obtient son indépendance du Royaume-Uni le 3 septembre 1971, sa population s’élève à 135’000 personnes à peine, pour la plupart des membres des tribus et des clans locaux, des ressortissant·e·s d’autres pays du Golfe et des esclaves affranchi·e·s originaires de la côte orientale de l’Afrique.

Apparition du cinéma

La première concession pétrolière date de 1935. Le pays connaît une forte croissance économique et démographique dans les années 1960. Le cinéma arrive au plus tard dans le sillon des compagnies pétrolières. Le septième art qatari n’en est qu’à ses débuts. Les premières projections en plein air dans les années 1950 auraient été le fait des sociétés pétrolières, bientôt imitées par les clubs sportifs, puis par quelques particuliers. En 1959, le Qatar compte 36’000 habitant·e·s, 73 copies de films 16 mm et 72 copies 35 mm achetées dans la capitale du cinéma qu’était Le Caire (la location n’existait pas dans les pays arabes). Soit plus que le total des acquisitions cinématographiques dans la même ville à la même époque par les trois pays du Maghreb (Maroc, Algérie et Tunisie) avec leurs 26 millions de résident·e·s. Si le nombre d’acquisitions a diminué au cours des années suivantes, on peut constater que le Qatar destinait ces films à des fins commerciales plutôt qu’à un usage domestique, pourtant important dans le cas de sociétés conservatrices comme la sienne. On continue par ailleurs d’y regarder des films en provenance d’Inde et d’Hollywood.

L’année 1970 marque la fondation de Qatar Cinema, aujourd’hui Qatar Cinema & Distribution Company. Deux ans plus tard, l’entreprise ouvre la première salle de Doha, le Gulf Cinema, suivie bientôt par une dizaine de cinémas à travers le pays. D’autres villes du Golfe disposaient déjà de salles dans les années 1930. Le Gulf Cinema, avec ses 972 places, a depuis cessé d’attirer les foules, mais il devrait selon le Time Out Doha bientôt être investi d’une nouvelle fonction et rejoindre les rangs du patrimoine culturel de la ville. En effet, Qatar Cinema & Distribution Company et le Qatar Museum s’associent pour transformer l’ancienne salle en musée ultramoderne du septième art, tout en conservant sa façade. Le Doha Film Institute apportera son expertise au projet.

Films qataris

Quid de la production qatarie dans tout cela ? La monarchie n’a pas un seul long métrage à son actif. Mais quels en seraient les critères ? Qu’est-ce qui ferait la spécificité d’un film qatari? D’ailleurs, comment définir la société qatarie, depuis toujours très diversifiée, sachant que seules les personnes établies au Qatar avant 1930 et séjournant régulièrement dans le pays ainsi que leurs descendant·e·s direct·e·s ont droit à la nationalité ? Peut-on se faire une place dans une culture cinématographique internationale marquée par l’(ethno)nationalisme sans partager ou incarner cette idée ? Si oui, comment ? Ces questions, qui concernent l’ensemble de la région arabe du Golfe, prennent une place croissante au sein du débat académique. Ce sont précisément ces discours qui sont nécessaires pour développer des sujets qataris susceptibles d’être soutenus par l’infrastructure du Doha Film Institute. En attendant, son rayonnement vient d’un tout autre objectif, défini dans ses rapports annuels, à savoir « le positionnement du Qatar et de la région arabe au sens large dans un rôle de premier plan dans l’industrie cinématographique internationale ».

Conseils de lecture

Conseils de lecture : George Sadoul, « The Cinema in the Arab Countries », Interarab Center for Cinema & Television, Beyrouth, 1966.

Dale Hudson, Alia Yunis, « Reorienting the Middle East : Film and Digital Media Where the Persian Gulf, Arabian Sea, and Indian Ocean Meet », Indiana University Press, 2024.

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