Susanne Wille a succédé à Gilles Marchand en novembre 2024. La nouvelle directrice générale de la SSR a présenté en un temps record un catalogue de mesures visant à accompagner l’entreprise vers une nouvelle ère, un processus de transformation baptisé « Enavant ». C’est, après tout, la seule direction qui ait du sens. La SSR est, après l’Office fédéral de la culture, le deuxième acteur majeur du soutien au cinéma suisse. Le Pacte de l’audiovisuel offre un cadre stable à cette collaboration : 34 millions de francs seront investis dans des coproductions entre 2024 et 2027. Les coûts réels engagés par la SSR sont cependant plus élevés, car ce montant ne couvre pas les frais administratifs. Suite à la décision du Conseil fédéral de réduire la redevance à 300 francs d’ici à 2027, la SSR se voit contrainte d’économiser 270 millions de francs, soit 17 % de son budget. Par ailleurs, en cas de succès, l’initiative populaire « 200 francs, ça suffit » aurait des conséquences encore plus drastiques.
Quels sont, selon vous, les domaines d’activité essentiels de la SSR ?
Nous avons une mission de service public : avec nos contenus portés par un journalisme indépendant et de qualité, atteindre le plus grand nombre possible de personnes dans toutes les régions linguistiques de Suisse, afin qu’elles puissent se forger une opinion, communiquer entre elles et mieux se comprendre. La SSR raconte des histoires de la Suisse, pour la Suisse.
Pourquoi, selon vous, la SSR est-elle une nouvelle fois visée par des initiatives politiques ?
La SSR appartient à tout le monde, elle est financée par l’ensemble de la population. Dans une démocratie, il est normal que les conditions-cadres d’un service public médiatique soient régulièrement renégociées. Il est d’autant plus crucial que la SSR fasse preuve de transparence sur son mode de fonctionnement et sur l’utilisation des ressources issues de la redevance. Mais une chose est claire : avec un budget réduit de moitié, la SSR ne serait plus la même entreprise. Ce serait la fin de la SSR telle que nous la connaissons aujourd’hui. Les conséquences de cette initiative seraient une nette diminution de la diversité et de la qualité des médias en Suisse, ainsi qu’un affaiblissement du rôle que joue la SSR dans la cohésion du pays.
Quel impact auront les transformations prévues sur la prolongation du Pacte de l’audiovisuel ? Et que se passera-t-il en cas de coupes liées à l’initiative ?
Il est nécessaire, à mon sens, de distinguer entre le processus de transformation et l’initiative populaire.
Le Conseil fédéral a décidé de réduire progressivement la redevance radio-TV à 300 francs dès 2027. Avec la baisse des recettes publicitaires et la suppression de la compensation de l’inflation, cela représente pour la SSR une obligation d’économies d’environ 270 millions de francs par an. Or, ce ne sont pas seulement les finances qui évoluent : les modes de consommation des contenus changent aussi, ce à quoi nous devons nous adapter. C’est pourquoi, fin juin, nous avons présenté les grandes lignes de notre processus de transformation baptisé « Enavant ». Nous allons commencer par optimiser nos structures et processus, mais nous devrons revoir notre offre. Nous prévoyons d’engager un dialogue avec nos partenaires en la matière, notamment au sujet du Pacte de l’audiovisuel.
Cette transformation constitue déjà un défi de taille, puisque la réduction budgétaire de 17 % est un fait établi. L’initiative populaire visant à réduire de moitié la redevance aurait des conséquences encore bien plus graves : le budget de la SSR serait littéralement divisé par deux, ce qui rendrait impossible la reconduction du Pacte de l’audiovisuel.
Les engagements prévus dans le Pacte de l’audiovisuel actuellement en vigueur sont-ils toujours assurés ?
Le Pacte actuel court jusqu’à la fin 2027, et nous honorerons nos engagements jusque là.
Quels sont, selon vous, les accomplissements majeurs de la collaboration entre la SSR et la branche cinématographique suisse à ce jour ?
Le principal succès de cette collaboration réside dans sa structuration, depuis près de trente ans, à travers le Pacte de l’audiovisuel. Ce cadre garantit aux deux parties une sécurité de planification, tant pour la production que pour la diffusion des coproductions sur toutes nos chaînes et plateformes. C’est un accord fondé sur l’égalité et le respect mutuel des intérêts de chacun. Et cette coopération favorise également la création de nouvelles productions qui rencontrent un large succès auprès du public.
Existe-t-il des genres ou des formats qui sont peu présents aujourd’hui dans la création cinématographique suisse, mais qui pourraient être davantage valorisés à l’avenir grâce à une collaboration avec la SSR (films de genre, films d’animation pour adultes, formats expérimentaux) ?
En principe, nous sommes ouverts à ce type de genres et de formats, qui ne sont pas explicitement exclus par le Pacte. Toutefois, cela dépend aussi de la possibilité de financer ces projets en Suisse. Par ailleurs, l’aspect programmatique est essentiel pour la SSR : nos responsables se demandent systématiquement dans quel cadre une production donnée pourrait s’inscrire en termes de diffusion.
Quel rôle la SSR joue-t-elle dans la formation de la relève, au-delà des mandats de production directs ?
La SSR ne forme pas directement les jeunes cinéastes, ce rôle revient aux écoles de cinéma. En revanche, nous soutenons la relève en coproduisant régulièrement des projets de fin d’études. Nous collaborons notamment depuis plusieurs années avec le programme Cast de la Haute École d’art de Zurich (ZHdK). Et nous avons fait appel à des étudiant·e·s de la ZHdK et de la Haute École spécialisée des Grisons pour des productions audiovisuelles autour du Concours Eurovision de la chanson.
Depuis quelques années, la SSR est de plus en plus engagée dans la production de séries. Quelle place ce format occupera-t-il à l’avenir ?
Les séries sont un format important. Elles permettent non seulement de toucher un public plus large, mais aussi de raconter la Suisse autrement que par le prisme de l’information. Elles sont également un moyen précieux pour atteindre le jeune public, ce qui est une de nos priorités. C’est pourquoi elles continueront à occuper une place importante dans notre offre.
Comment la SSR pourrait-elle contribuer à accroître la visibilité internationale des productions suisses ?
La SSR joue déjà un rôle important à cet égard. Les coproductions avec d’autres pays et diffuseurs permettent à de nombreux films et séries de trouver un écho à l’international. On peut citer la coproduction germano-suisse « Davos 1917 », désormais disponible sur Netflix, les coproductions avec Arte « Sacha » et « Frieden », ainsi que, prochainement, la deuxième série de la RSI, « La linea della palma ». Les exemples sont nombreux.
En tant que média public, la SSR est tenue de soutenir des contenus culturels, notamment le cinéma suisse. Ce rôle est-il susceptible de changer face à la montée en puissance des plateformes de streaming privées et des changements dans les habitudes de consommation du public ?
Le cinéma suisse conserve une place importante sur nos chaînes et nos plateformes. Même si les grands acteurs du streaming investissent désormais dans les contenus suisses via la Lex Netflix, ils n’offrent pas la même diversité que la SSR.
Une décision définitive a-t-elle été prise au sujet du maintien de l’offre internationale de la SSR, notamment sa participation à 3sat et TV5 Monde, ainsi que sur les plateformes Swissinfo et TVSvizzera ?
Le mandat international de la SSR est financé à moitié par la redevance et à moitié par des contributions directes de la Confédération. Or, le Conseil fédéral a proposé de supprimer sa contribution dans le cadre de son programme d’austérité. Mais cette décision n’est pas encore définitive, le processus politique est toujours en cours.
Comment la SSR prévoit-elle de s’adapter aux nouvelles habitudes de consommation des médias ? Et dans ce contexte, quel est le rôle de sa nouvelle plateforme numérique centralisée Play Next ?
Le processus de transformation « Enavant », que j’ai déjà évoqué, poursuit précisément cet objectif. Il ne s’agit pas seulement de s’adapter au futur cadre financier, mais bien de répondre aux évolutions des usages médiatiques. Enavant signifie « en avant » en rhéto-romanche, un terme qui symbolise la nécessité pour la SSR de se réinventer afin de rester en phase avec un public qui consomme les contenus de façon toujours plus numérique et différée. Le projet provisoirement intitulé « Play Next » constitue à ce titre une priorité stratégique : il vise à créer une nouvelle plateforme de streaming. À l’heure actuelle, les informations et les émissions en direct de la SSR sont disponibles sur Play SRF, Play RSI, etc., tandis que les séries sont accessibles sur le portail Play Suisse. À l’avenir, une seule et même plateforme regroupera l’ensemble des contenus audio et vidéo de la SSR. Je résume volontiers cette vision par cette formule : plus de contenu, plus de Suisse, plus de SSR.
L’intelligence artificielle prend une place grandissante dans les médias, que ce soit pour recommander des contenus ou pour la traduction automatique. Quelle place occupe-t-elle dans la stratégie d’innovation de la SSR ?
L’utilisation de l’intelligence artificielle n’est jamais une fin en soi. Elle vise à garantir ou à améliorer la qualité dans tous les domaines où elle est intégrée. La SSR exploite ce potentiel notamment pour gagner en efficacité. Son utilisation repose sur des règles claires, sur la transparence et sur la responsabilité humaine. Pour une scénariste expérimentée, par exemple, l’IA est un outil de travail précieux et complémentaire. En revanche, elle ne peut pas, du moins pas encore, produire des contenus originaux ou authentiques. L’évolution rapide de ces technologies et les défis qui s’annoncent soulignent l’importance du processus de transformation « Enavant SRG SSR ». Un modèle d’exploitation numérique est indispensable pour accompagner au mieux ces mutations parfois disruptives. C’est ce qui nous permettra, en tant qu’entreprise, de rester en phase avec ces changements et de répondre de manière ciblée aux problématiques concrètes.
Face à l’évolution rapide des méthodes de production, que fait la SSR pour rester innovante et efficace ? Pouvez-vous citer un exemple concret d’une évolution récente dans vos pratiques de production ou de diffusion ?
Pour citer un exemple récent, en mai dernier la SSR a organisé avec succès le Concours Eurovision de la chanson. Nous avons mené ce projet en interne comme s’il s’agissait d’une start-up. Je tenais à exploiter le potentiel d’innovation qu’offre un événement d’une telle envergure. Et nous y sommes parvenus : cette expérience nous a permis d’acquérir une expertise précieuse, notamment en matière de pratiques de production innovantes.
Quelle est votre vision, en tant que directrice, pour le développement de la SSR ?
Dès le début de mon mandat, j’ai affirmé ma volonté de défendre une SSR forte, capable de se remettre en question et d’évoluer. Ma mission est de repositionner cette entreprise formidable et essentielle, tout en préservant ce qui fait son identité. Le monde qui entoure la SSR connaît des mutations profondes et rapides. Nous devons donc nous organiser pour rester durablement pertinents et accompagner le public dans son quotidien, avec les moyens dont nous disposons. J’ai dit : nous sommes une SSR pour toutes et tous. Nous renforçons notre cohésion. Nous unissons nos forces là où c’est possible. Nous restons ancrés dans les régions, proche de la population. Nous racontons des histoires dans toutes les langues nationales. La SSR de demain est là pour rassembler. C’est pourquoi nous devons être là où se trouve notre public. Nous devenons plus numériques, plus souples, plus efficaces, pour remplir notre mission, aujourd’hui et demain. Ce n’est pas qu’une vision, c’est ce que nous vivons au quotidien. La SSR propose, dans les quatre langues nationales, des contenus, des histoires et des informations. C’est notre mission, notre passion. En tant que directrice, ma responsabilité est de préparer l’avenir, et de faire en sorte que, malgré un cadre en mutation et des ressources plus limitées, nous puissions continuer à remplir au mieux notre mandat. C’est pour cela que je m’engage chaque jour.